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Francis Ponge et João Cabral de Melo Neto: à propos des poèmes sur "la chèvre"

 

Revista do Centre de Recherche sur les Pays Lusophones-Crepal. Cahier, n.14. Presses Sorbonne Nouvelle, 2007. Obra publicada com o apoio da Fundação Calouste Gulbenkian, e sob a direção de Jacqueline Penjon.

 

Les poètes Francis Ponge et João Cabral de Melo Neto ont écrit des poèmes en donnant la priorité à la matérialité du mot et en pensant à un art poétique qui nomme l'objet et qui refaçonne le mot. Chacun d'eux est l’auteur, à quelques années d'écart, de poèmes denses qui nous intéressent dans la mesure où ils sont parfaitemen représentatifs de leurs œuvres. Ponge a écrit "La Chèvre" et João Cabral de Melo Neto "Poema(s) da Cabra" (Poème[s] de la chèvre).

L'objet-chèvre que Ponge observe et écrit est bien présent dans sa mémoire et il affirme lui-même, plus d'une fois, dans des interviews, qu'il pourrait parfaitement décrire les chèvres une à une, celles qu'il avait vues pendant ses vacances, en se référant aux vacances passées, avec sa femme Odette, dans les montagnes du sud de la France. C'est alors qu'il a pu les observer et prendre contact avec les chèvres qui s'y promenaient:

Mais à propos de La Chèvre, par exemple, je sais parfaitement, exactement, je peux, je pourrais décrire exactement, et dater les chèvres successives qui j’ai rencontrées [...] je sais exactement en quel lieu, quelles sont les chèvres, j’ai ça parce que j’ai été saisi par cela, vous comprenez, je pourrais le décrire, je pourrais en faire un tableau si j’étais peintre, je pourrais décrire ça, exactement le lieu, l’endroit, etc.[1]

Le tableau que le poète affirme pouvoir faire, on le retrouve dans quelques vers du poème "La Chèvre". Ce sont des vers qui traduisent la matérialité de cette écriture, par des mots qui constituent presque une peinture sur les "roches abruptes".

De fait, c´est bien ainsi que la chèvre nous apparaît le plus souvent dans la montagne ou les cantons déshérités de la nature: accrochèe, loque animale, aux buissons, loques végétales, accrochés eux-mêmes à ces loques minérales que sont les roches abruptes, les pierres déchiquetées.

Et sans doute ne nous semble-t-elle si touchante que pour n´être, d´un certain point de vue, que cela: une loque fautive, une harde, un hasard misérable; une approximation désespérée; une adaptation un peu sordide à des contingences elles-mêmes sordides; et presque rien, finalement, que de la charpie.[2]

Néanmoins, on peut également lire, sur la scène présentée, une autre scène inscrite avec des lettres qui donnent à voir un "tableau" de nature textuelle. En ouvrant donc un autre sens au texte, le poème peut, y compris par la dédicace qu'il contient (il est dédié à sa femme Odette), travailler et traduire les attributs de la féminité. Le paysage que le poème "Lachèvre" construit pour le lecteur porte ainsi plus d'une facette. La première, clairement donnée par la description de la chèvre, placée sur la montagne, obligée de survivre en sautant des obstacles. La seconde, obtenue para la chèvre textuelle, qui devient chèvre-objet. Le travail qui se fait dans le poème et qui nous donne ces côtés multiples traduit aussi la lutte du poète (lui aussi figuré par l'animal) avec ses vers. Les chèvres, distinctes, composent la scène que Ponge établit peu à peu: "La « chèvre textuelle » est désormais devenue la chèvre-objet, le texte est devenu (l’)objet, le texte est (l’) objet".[3]

João Cabral de Melo Neto, pour sa part, semble regarder la chèvre de la Méditerranée (dans la région de Marseille)[4] et y retrouver, en même temps, la chèvre du Nord-Est brésilien − son pays natal − l'écrivant et nous dévoilant ce qui vit "en dessous de l'homme du Nord-Est". Tandis qu'il expose la lutte de son écriture, sur des terres abruptes, avec des consonnes qui montent et qui descendent, telles les chèvres de montagne, le poète profile des sonorités pierreuses.

Bien qu'ils soient nés et qu'ils aient vécu leur enfance, et une grande partie de leur vie, dans des continents si différents − l'Europe et l'Amérique du Sud − et dans des sites divers, à la géographie assez semblable – des sols arides et/ou pierreux –, ces deux poètes  présentent tous deux une chèvre-objet-poème.
L'expérience de l'écriture de cette "chèvre-poème" est, pour chacun de ces poètes, une expérience singulière. Nous allons chercher à établir aussi bien les aspects semblables de cette pratique, qui se consacre à l'objeu et à la question de la matérialité, que certaines différences dans ces deux poétiques mises en scène d’un même animal.

"La Chèvre" et "Poema(s) da cabra"

Le poème "La Chèvre" est un texte représentatif de la maturité de l'écriture pongienne. Il se présente comme une écriture en cours et déjà disposée sur la page blanche, en respectant son espacement. Écrit entre 1953 et 1957, il a été publié chez Gallimard, dans Pièces,( le Grand Recueil, III). Dans la lecture qui se dédouble, en ouvrant d'autres sens dans le texte, on s'aperçoit de la façon dont le poète assumait ses choix, en construisant ses vers "à l'encontre" des mots faciles, en cherchant à en tirer "du lait", dans les conditions les plus difficiles. Je cite:

XI -  Nourrissant, balsamique, encore  tiède,
ah! sans doute, ce lait, nous sied-il de le
boire, mais de nous en flatter nullement. Non
plus, finalement, que le suc de nos paroles, il
ne nous était tant destiné, que peut-être  –  à
travers le chevreau et la chèvre – à quelque
obscure régénération.
Telle est du moins la méditation du bouc
adulte.[5]

Quoique l'objet pongien ait été nommé objeu, dans le poème "Soleil placé en abîme", il se donne ici à voir d'une façon spéciale. C'est que le travail avec le mot apparaît dans les vers, où le mot est "placé en abîme". Le jeu sonore et visuel s’empose. L'objet est un article de dictionnaire, mais pas seulement. Voyons que la chèvre-objeu circule dans la direction du rire, de ce que le poète a nommé objoie, en surprenant toujours le lecteur et en l'appelant à travailler le texte en cours de fabrication, comme s'il était écrit en couches d'études. Lisons Ponge: "Ainsi aurai-je chaque jour jeté la chèvre sur mon bloc-notes: croquis, ébauche, lambeau d´étude − comme la chèvre elle-même est jetée par son propriétaire sur la montagne".[6]          

Le poète brésilien João Cabral de Melo Neto a écrit, à son tour, entre 1956 et 1959, "Poema(s) da Cabra" (Poème[s] de la chèvre), publié dans le livre Quaderna, dédié au poète Murilo Mendes. Cabral présente "sa chèvre" aux bords de la Méditerranée, où "on ne voit pas un lopin de terre" qui ne soit pas de la pierre. À cette époque, il était attaché  culturel à  l'ambassade du Brésil en France. La chèvre de Cabral naît donc, en vers, dans ce paysage pongien:

(Nas margens do Mediterrâneo
não se vê um palmo de terra
que a terra tivesse esquecido
de fazer converter em pedra.
(...)
Não se vê um palmo de terra,
por mais pedra ou fera que seja,
que a cabra não tenha ocupado
com sua planta fibrosa e negra.)[7]

Le poème commence par une longue parenthèse − les quatre premières strophes − où la chèvre donne les possibles premiers signes des lectures de Cabral sur Ponge, car "la chèvre" est noire, presque bleue, se caractérisant par la couleur, par la proximité de ce qui est pauvre, gris et mat, à la différence de la chèvre du Nord-Est brésilien, qui est blanche, quoique pauvre, grise et mate. Il s'agit d'un poèmes écrit en blocs de quatre strophes, de quatre vers chacune, comme il est fréquemment le cas dans l'écriture de João Cabral, qui se présente en blocs structurés, avec une construction qui se meut en rythmes et en paysages. Le poème est disposé sur la page en dix parties plus une et se termine par une longue parenthèse, comme si le poète ouvrait, puis refermait une conversation avec le lecteur (presque à voix basse). La densité des choses, celle de l'objet même, s'aperçoit dans les vers du poème que nous lirons par la suite, où Cabral nous raconte sa chèvre:

6

Não é pelo vício da pedra,
por  preferir a pedra à folha.
É que a cabra é expulsa do verde,
trancada do lado de fora.

A cabra é trancada por dentro.
Condenada à caatinga seca.
Liberta, no vasto sem nada,
proibida, na verdura estreita.[8]

La chèvre est écrite dans la référence à la "vie séverine"[9], à la vie dans le Nord-Est du Brésil, région où est né le poète. Nous ajoutons cependant que l'homme du Nord-Est brésilien − le Séverin − se montre aussi "capable de pierre" que la chèvre, qui peut se lire, dans le poème, comme le poète lui-même, dans sa lutte avec l’écriture − qualifiée de séverine.

Par ailleurs, dans le poème "La chèvre", de Francis Ponge,  nous lisons, à chaque lettre du mot chèvre, la construction d'un nom qui décrit l'animal habitant surtout les hautes pierres, avec la sonorité de trois consonnes et une seule voyelle  [G,D, V,y] . Le poète dit dans le texte: 

Par une inflexion toute naturelle, psalmo-
diant dès lors quelque peu – et tirant nous
aussi un peu trop sur la corde, peut-être,
pour saisir l ´occasion verbale par les cheveux
- donnons, le menton haut, à entendre que
chèvre, non loin de cheval, mais féminine à
l’accent grave, n’en est qu’une modification
modulée, qui ne cavale ni ne dévale mais
grimpe plutôt, par la dernière syllabe, ces
roches abruptes, jusqu’à l’aire d’envol, au
nid en suspention de la muette.[10]

Les signifiants pierre et chèvre sont communs aux deux poètes − outre l'attention à ce qui est "pierre" et qui met en mouvement, métaphoriquement, le langage même. Le poème "La chèvre" peut donc exprimer un mythe[11]: le mythe de la chèvre Amalthée et inviter en même temps à regarder le ciel profond des nuits étoilées. Il semble alors possible d'y retrouver la constellation du Capricorne[12], la constellation de la chèvre.

Le poète João Cabral de Melo Neto peut être vu comme un grand lecteur de Ponge, comme l’indiquait déjà le poème "O sim contra o sim" ("Le oui contre le oui"). Dans ce poème, Cabral dit de la technique pongienne qu'elle opère en tâtant avec les "dix mille doigts du langage". Ayant appris à voir le mot en tant que chose, le poète trouve la structure médullaire de sa poétique, qui s'affermit:

É, literalmente, cavar
a vida sob a superfície,
que a cabra, proibida de folhas,
tem de desentranhar raízes.
(...)
A cabra deu ao nordestino
esse esqueleto mais de dentro:
o aço do osso, que resiste
quando o osso perde seu cimento.[13]

Les mots, dans ces vers, présentent leur travail, "dénicher des racines" et chercher ‘ce qui résiste’. Ils révèlent donc la force de cette écriture franchement minérale, qui élargit le sens de la "chose" écrite, car elle résiste. Elle élargit aussi le sens de la matérialité du mot et apporte ce trait de la mémoire do Nord-Est brésilien, qui habite le poète se traduit par l'image-paysage d'un "squelette plus profond". Le paysage de Cabral nomme donc ce squelette, cette structure de langage qui surprend le lecteur et qui se soutient en état de dictionnaire.[14]

João Cabral de Melo Neto et Francis Ponge ont fabriqué leur propre langue. Cabral a revendiqué une place de poète antilyrique, tandis que Ponge a soutenu une lyrique expressément prosaïque. Tous deux ont élu et poursuivi la matérialité du mot, la concrétude du vers et dans le vers, en faisant valoir un travail de fabrication de la langue. En cherchant la racine et le tronc des mots, Ponge en est arrivé à dire: "Le monde muet est ma seule patrie" et Cabral, fidèle à son projet "vertébré" a fait figurer dans son poème "A lição de poesia" (La leçon de poésie) les vingt mots dont le poète s'est servi "dans sa machine utile".
Il s'agit de poètes-critiques qui ont conçu de façon différente la forme des vers sur la page blanche et qui ont pensé l'écriture au fur et à mésure.. Si Cabral est resté fidèle, d'une façon générale, au bloc métrique de huit syllabes, Ponge s'est même libéré de sa prose-poème, de ses proêmes, et s’est dirigé, à la fin de son œuvre, vers le texte inachevé et multiple, ajoutant à quelques-unes de ses publications ses ébauches et ses brouillons.

 

Le texte a été traduit, ainsi que les extraits des poèmes, par Analúcia Teixeira Ribeiro

 

Notes:

[1] Francis Ponge, in Guy Lavorel, Francis Ponge Qui suis-je, La Manufacture, 1986. P.74.

[2] PONGE, Francis, Ponge Œuvres complètes. Éditions Galliamard, 1999. P. 807.

[3] ARON, Thomas. Thomas Aron lit la chèvre. La chèvre.  Paris, Les Editeur Français réunis, 1980. P. 56.

[4] À l'époque où il a écrit ce poème, João Cabral de Melo Neto vivait à Marseille et travaillait à l'ambassade du Brésil.

[5] Francis Ponge in, Thomas Aron, op. cit. note 4.p. 14.

[6] Ibid., p. 13.

[7] João Cabral de Melo Neto, Serial e antes. Rio de Janeiro: Nova Fronteira. 1997, p. 239.
Traduction libre: "(Aux bords de la Méditerranée / on ne voit pas un lopin de terre / que la terre ait pu oublier / de le faire transformer en pierre. [...]  On ne voit pas un lopin de terre, / pour  pierre ou  bête féroce qu'il  soit / que la chèvre n'ait  pas occupé / avec sa plante fibreuse et noire)".

[8] Ibid., p. 242. Traduction libre: " Ce n'est pas pour le vice de la pierre,/  pour préfèrer la pierre à la feuille./ C'est que la chèvre est virée du vert, / qu'elle est bloquée à l'extérieur. // La chèvre est bloquée de dedans./ Condamnée à la caatinga sèche. / En liberté, dans le vaste  sans rien, / elle est barrée dans la verdure étroite".

[9] Rappelons que le poète a écrit aussi la pièce "Morte e Vida Severina" (1954-1955), avec les monologues du paysan qui fuit la sécheresse. Ce texte a été écrit sur commande et il célèbre la fête de Noël.

[10] Francis Ponge, op. cit. note 3, p. 807.

[11] Il s'agit du mythe de Zeus, qui aurait été nourri par une chèvre, la chèvre Amalthée, mentionnée par Jean de La Fontaine dans l'une de ses fables, "Les deux chèvres" (Livre XII, Fable 4). Selon le mythe, Cronos mangeait ses enfants pour éviter la malédiction de Gaia, qui avait prédit qu'il serait détrôné par un de ses fils. Mais Rhéa, son épouse, cache Zeus, son dernier enfant, à Crète, où il est nourri par la chèvre Amalthée.

[12] La constellation du Capricorne se situe dans l'hémisphère austral, là où se trouve le Soleil au solstice d’hiver.

[13] João Cabral de Melo Neto, op. cit. note 8, p 244.  Traduction libre: "C'est, littéralement, en creusant / la vie en dessous de la surface, / que la chèvre, privée de feuillages, / doit bien dénicher des racines./ (...) La chèvre donne à l'homme du nord-est / un squelette qui est bien plus profond: / c'est l'acier de l'os, qui résiste / quand l'os a perdu  son ciment."

[14] Cette expression a été utilisée par le poète Carlos Drummond de Andrade.  Nous l'employons ici par référence au mot "chèvre" qui, dans Le Petit Robert  est défini ainsi: " Mammifère ruminant (caprins) à cornes arquées, apte à sauter et à grimper".

 

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